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Méditations2

   

LE DIEU DEROBE – YANN MARTIN

 L'événement inaugural de la foi chrétienne n'est pas l'incarnation, mais la résurrection. Certes, l'une et l'autre s'éclairent mutuellement, mais c'est à travers le ressuscité que les disciples ont reconnu en Jésus « Dieu fait homme ». Ainsi, il a fallu que le Christ lui­-même se retire pour que certains reconnaissent en lui le visage de Dieu. Dieu, décidément, ne se reconnaît qu'absent, dans le vide d'un retrait dont un certain tombeau, au matin de Pâques, est la figure symbolique.

En effet, c'est bel et bien sur un tombeau vide que repose la foi des chrétiens. Au matin de Pâques, Marie­-Madeleine vient prévenir deux disciples que la pierre qui protège l'entrée du tombeau a été enlevée et que le corps du crucifié a disparu. Le tombeau est vide, et ce qu'a donc vu Marie-Madeleine, c'est, à proprement parler, rien. Les choses auraient été bien plus simples si on y avait trouvé le cadavre déposé quelques jours plus tôt. Peu à peu, les disciples se seraient faits à l'idée de la mort de ce Jésus de Nazareth. Ils auraient pris acte de leur égarement et seraient retournés aux activités rassurantes de la vie ordi­naire, celle des pêcheurs de Galilée ou des fonctionnaires de l'Etat Romain. Bien sûr, ils auraient eu de la peine, peut-être un peu de honte, honte de s'être laissés berner par les prétentions messianiques de cet homme. Mais au moins, le désaveu aurait été clair. De la même façon, tout aurait été clair si- au matin de Pâques, le tombeau s'était ouvert sur le Christ en Gloire, sur le Christ Vivant. Il y aurait eu là quelque chose sur quoi fonder une certitude inébranlable, une présence plénière, un peu inquiétante peut-être, mais qui aurait au moins eu le mérite de confirmer la foi des disciples.

 

Mais voilà! Quand Marie-Madeleine va au tombeau, elle ne trouve rien. Ni cadavre, ni Christ en Gloire. La pierre a roulé et aux regard surpris, n'offre que le vide, l'absence. Il n'y a là-dedans ni homme, ni Dieu. Rien. pourtant c'est à partir de ce vide qu'une étrange rumeur va commencer à grandir: IL est ressuscité! Ainsi- ce tom­beau vide laisse place à une incroyable espérance, ou plu­tôt, il fonde cette espérance. Désormais, c'est sur ce vide que                 «reposera» la foi elle-même. Bien sûr le ressuscité, c'est du moins ce que l'on dit, est apparu à certains dis­ciples. Mais cela ne change rien à l'affaire. Le tombeau est vide, et pour nous qui en ce début du vingt et unième siècle, essayons de croire tant bien que mal il l'est encore. Le Christ n'apparaît pas. Rien ne vient conjurer son absence. Il nous faut croire devant ce rien, devant ce vide.

Mais comment pourrait-il nous aimer celui qui ne cesse de se dérober? De l'amour le plus fort! Celui qui veut le bien de l'aimé avant son bien propre. En se retirant, Dieu confie la terre à sa créature; il fait don à l'homme du bien le plus précieux: la liberté. Car comment serions-nous libres sous le regard intransigeant d'un Dieu autoritaire qui nous imposerait des comportements que nous aurions peur de transgresser ? Ce n'est pas la peur qui libère, c'est l'amour. C'est pourquoi le retrait de Dieu est la condition de la liberté de l'homme. L'homme abandonné est un homme offert à lui-même, appelé à faire l'apprentissage de sa propre humanité, sans tutelle d'aucune sorte. Bien entendu, cela ne va pas sans angoisse. Il serait par­fois rassurant de pouvoir appeler Dieu à l'aide pour qu'il nous donne «  un coup de main », pour qu'il intervienne au moins une fois. Mais la grandeur de l'homme tient préci­sément à cette aptitude qui est sienne de conquérir son autonomie, à sa faculté d'inventer sa propre histoire, fût­ ce dans la douleur, dans l'erreur, en faisant l'expérience de l'échec, voire du péché.

Car voilà une autre conséquence fondamentale du retrait christique : Puisque  le monde est vide de Dieu, il est fragile, comme s'il menaçait à chaque instant de s'effondrer.

L'homme lui-même, en tant que créature, porte la marque de cette fragilité. S'il peut user de sa liberté de façon à laisser éclore en lui ses facultés les plus nobles, celles qui témoignent qu'il a été créé «à l'image et à la res­semblance de Dieu», il peut en user aussi de façon pré­somptueuse, en cédant à l'orgueil d'une toute-puissance illusoire. C'est peut-être cela le péché : l'aveuglement d'une créature qui oublie son statut de créature. Mais le péché, ici, ne saurait être pensé comme une erreur dans le plan divin, comme un «ratage» qui prouverait l'impuis­sance relative de Dieu. Il est plutôt une condition néces­saire de notre monde qui n'est monde qu'à se tenir hors de Dieu. C'est parce que Dieu est absent du monde que le monde est fragile. C'est parce que Dieu abandonne l'homme à lui-même que l'homme est susceptible de faillir, de s'égarer. Il est si difficile d'être libre ! Ainsi, il n'y a pas lieu d'y voir la stratégie perverse d'un Dieu sadique, pas davantage qu'il ne faut voir de sadique là où un père laisse son enfant devenu adolescent faire l'expérience de sa liberté, tout en s'égarant parfois. Le père sait bien que seul peut grandir celui qui apprend à prendre en charge sa propre existence, celui qui fait l’expérience de sa responsabilité pleine et entière à l’égard de lui-même comme à l’égard d’autrui. Bien sur rien n’est gagné, et l’adolescent peut « mal tourner ». Mais la liberté est à ce prix qui est celui de la responsabilité.